Le temple et la biche

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12 août 2012 par gregoirepolet

DEUX SQUELETTES GRAVISSENT les marches, c’est la nuit. L’escalier passe, assez raide, entre les pins et les arbousiers que l’éclairage orange de la piazza San Pietro in Montorio recouvre d’écailles tremblantes. Des cartilages et de la chair empêchent les os de s’entrechoquer ; de la chaleur, du sang et tout un ensemble de choses molles et mouillées, enveloppées dans un cuir à peu près sec, cachées dans des tissus blancs et de couleur qui ne les dissimulent qu’imparfaitement, débouchent à présent sur la place. Lui, cinquante ans sonnés ; elle plutôt moins de quarante. Plus fraîche que belle, mais fatalement agréable dans la douceur du crépuscule, mois d’août sur le Janicule. Elle ne marche pas mais sautille telle une biche, vraiment, sortant du bois, inattendue ; et lui, grisonnant mais très chevelu, large, plutôt rempli que gros, le visage grand comme une carte d’Espagne et les jambes courtes et tordues de muscles comme deux Italies. Je me demande quelle nymphe échappée de la suite de Diane et quel satyre, quel centaure, ont jailli du bois sur la place comme une clairière puis sont venus planter le nez comme moi entre les barreaux du cancel de fer au travers duquel on voit le petit temple rond édifié par Bramante, à cette heure du soir inaccessible aux visiteurs.

Quand ils approchaient je les entendais ; il disait quelque chose, elle répondait, avec des sons que je n’identifiais aucunement ; je me disais : peut-être des Lettons, des Hongrois.

Mais quand ils ont le nez près de moi entre les tiges de la barrière, sortis du nimbe orange et trouble dont deux réverbères font trembler la place, les sons de leurs babil, sortant eux aussi de l’informe, s’avèrent du français parfaitement, bien que d’un accent étrange, difficile à situer, et d’une inflexion inusitée. À un moment, j’ai eu l’impression qu’il avait une voix aiguë et qu’elle avait la voix grave. Nous étions proches, puisque la grille n’est pas large. J’avais la tête penchée, je regardais en biais une inscription sur le mur latéral de l’enclos que mon effort permettait à peine de voir aux deux tiers. J’ai l’impression qu’ils me trouvaient bizarre. Il a dit:

— C’est Bramante.

Il prononçait Braminte.

— Le tempietto. Tu te souviens de cette église, à Milan?

Et elle, devant se défendre d’être ignorante:

— J’ai étudié ça.

Il dit encore des choses, il semble bien savant, mais je n’ose tendre l’oreille. Ou est-ce que je ne les comprends pas? C’est bien dommage, j’aimerais pourtant en savoir plus sur ce petit bijou, cet édicule mystérieusement rond et parfait. Ils s’en vont. Je maudis mon habituelle lenteur d’esprit, cette idée que je n’ai pas eue à temps de profiter d’avoir près de moi deux Français savants pour leur demander tout simplement, voyons ce n’était pas compliqué : « Vous avez des informations sur ce temple? C’est très beau, c’est de Bramante, n’est-ce pas? » Mais je n’ai rien dit, ils s’en vont, probablement gênés par ma présence. Evidemment, j’étais l’intrus dans leur intimité amoureuse, peut-être adultère.

Je me retourne. Ils ne se sont pas beaucoup éloignés et je le surprends me regardant, ayant tourné la tête sur son épaule. Elle aussi me regarde, un peu incrédule. Puis tous deux, comme si la confrontation était plus prudente si elle ne se prolongeait pas, reprennent leur trot, pénètrent dans l’atmosphère orange et trouble des réverbères et redescendent par l’escalier raide d’où ils avaient paru, entre les arbousier et les pins clignotants d’écailles quand le vent berce leurs branches. Après du silence, un rire a fusé de la pente noire du parc, comme un flûte. J’ai continué la promenade par la voie asphaltée de l’avenue Garibaldi, où des carabiniers arrêtaient une auto de temps en temps pour vérifier les papiers.

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